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Vous avez demandé « ça va ? » et la porte s'est refermée

7 août
6 min de lecture

Qu'est ce qui apaise vraiment un jeune en alerte, et pourquoi ce ne sont pas vos mots en premier.

#Hypervigilance, #fenêtre de tolérance, #co-régulation : trois notions qui changent la façon d'accompagner.


Vous connaissez cette scène. Un jeune est là, tendu comme une corde, et vous voyez bien que quelque chose ne va pas. Alors vous faites ce que ferait n'importe quel adulte bienveillant sur cette terre. Vous approchez. Vous vous mettez à sa hauteur.

Vous demandez, avec toute la douceur dont vous êtes capable :

" Ça va ?"


Et la porte se referme.


Pas violemment, parfois c'est même poli.

"Ouais. "

Ou bien un haussement d'épaules, un regard qui glisse ailleurs, un corps qui se détourne de trois degrés. Vous restez là, avec votre bonne intention, et cette impression désagréable d'avoir fait exactement l'inverse de ce que vous vouliez.


Vous n'avez rien fait de mal. Vous avez simplement parlé à quelqu'un qui, à cet instant précis, ne disposait pas de la langue dans laquelle vous parliez.


Le portier ne connaît pas votre nom


Avant même de vous entendre, le corps du jeune en face de vous a rendu un verdict. Ce lieu est-il sûr ? Cette personne est-elle une ressource ou une menace ? Cette question-là ne se pose pas dans la tête. Elle se traite ailleurs, plus bas, plus vite, dans des circuits qui n'attendent aucune permission et qui ne consultent personne.


Stephen Porges a donné un nom à ce travail permanent : la neuroception. Une vigie intérieure qui scanne en continu les visages, les voix, les distances, les intonations, et qui décide de l'état dans lequel votre interlocuteur va vous rencontrer. Vous croyez ouvrir une conversation. En réalité, vous vous présentez d'abord devant un portier qui ne connaît pas votre nom et dont le métier est de se méfier.


Chez la plupart des gens, ce portier fait des pauses. Il baisse la garde le soir, dans la voiture, chez des amis, quand la journée a été bonne. Chez un jeune qui a grandi dans l'imprévisible, il ne se repose jamais tout à fait. C'est ce qu'on appelle l'hypervigilance, et le mot est trompeur parce qu'il sonne comme un excès. Ce n'est pas un excès. C'est une compétence. Elle a été acquise dans des conditions où elle servait, et elle a probablement protégé quelqu'un.


Le problème n'est pas qu'elle existe. Le problème est qu'elle continue de fonctionner dans votre cuisine, où plus rien ne la justifie, et qu'elle vous classe vous, avec votre gâteau et votre bonne volonté, dans la catégorie des situations à surveiller.


Une fenêtre large comme une meurtrière


Chacun de nous vit à l'intérieur d'une zone où il peut accueillir ce qui arrive sans être submergé ni éteint. On l'appelle la fenêtre de tolérance. C'est l'espace où l'on peut penser, écouter, apprendre, se disputer sans casser, être touché sans se rétracter.

Au-dessus de cette fenêtre, c'est trop : le cœur cogne, la colère monte, on claque une porte, on fuit, on crie. En dessous, c'est éteint : on se retire, on ne répond plus, le regard se vide, le corps est là et personne dedans.


Chez les jeunes que vous accueillez, cette fenêtre est souvent étroite comme une meurtrière. Et elle rétrécit encore avec la fatigue, la faim, le bruit, la nouveauté, la nuit, le mois de septembre, l'anniversaire de quelque chose que vous ignorez. Un jeune qui explose pour un dessert refusé n'est jamais en train de vous parler du dessert.

Voilà pourquoi votre question même posée en douceur ne passe pas. Hors de la fenêtre, le cerveau qui écoute les nuances n'est plus aux commandes. On ne raisonne pas quelqu'un qui n'a plus accès à son raisonnement. On ne lui demande pas non plus de se calmer, ce qui revient à réclamer une compétence à la personne qui vient précisément de la perdre.


Alors on fait quoi ?


On lui prête la sienne.

C'est cela, la co-régulation, et c'est beaucoup plus simple que le mot ne le laisse croire. Un système nerveux apaisé, posé à bonne distance, influence un système nerveux en alerte. Sans discours. Sans technique. Sans que personne ne s'en rende compte, la plupart du temps.

Nous connaissons tous ce phénomène par l'autre bout. Quelqu'un entre dans une pièce en tension et tout le monde se raidit. Quelqu'un d'autre entre en étant calme, s'assoit, et la pièce redescend. Vous avez déjà été l'un et l'autre. Ce que vous transmettez alors ne passe pas par ce que vous dites.


Reprenons une scène. Une maison de lieu de vie et d'accueil, trois heures du matin, une adolescente arrivée la veille et qui n'est pas descendue pour manger. Marc, l'adulte de la maison, la trouve dans la cuisine. Décomposons ce qu'il fait, parce que chaque geste est transférable.


Il n'allume pas le plafonnier. Il choisit la petite lampe. Baisser l'intensité lumineuse, c'est baisser l'intensité tout court. Le corps le comprend avant nous.


Il ne pose aucune question. Une question, pour un jeune en alerte, est une demande de performance. Il faut trouver la réponse, calculer ce que l'adulte veut entendre, évaluer le risque de dire vrai. C'est un travail. Un travail qu'il n'a pas les moyens de fournir à cette heure-là.


Il dit une phrase qui n'attend rien. « Il fait meilleur ici qu'en haut. » Cette phrase ne demande ni réponse, ni justification, ni gratitude. Elle dit simplement : je suis là.


Il s'assoit loin, de trois quarts. Le face à face est une posture d'affrontement pour un corps qui se méfie. Le côte à côte, ou le trois quarts, désamorce. C'est pour cela que tant de vraies conversations se produisent dans une voiture, en épluchant des légumes, en marchant.


Il laisse la tasse au milieu de la table. Il ne la tend pas. La différence paraît minuscule, elle est décisive. Ce qu'on tend, il faut le prendre, donc il faut le rendre d'une manière ou d'une autre. Ce qu'on laisse à disposition peut être ignoré sans conséquence. Vous venez d'offrir quelque chose ET la liberté de le refuser. Pour quelqu'un qui n'a jamais rien reçu sans facture, c'est une expérience nouvelle.


Il reste vingt minutes. La co-régulation n'est pas un geste, c'est une durée. Le système nerveux ne se fie pas aux déclarations, il se fie à la répétition et au temps. Vingt minutes de silence partagé pèsent plus lourd qu'une heure de discussion.


Et le lendemain, il n'en parle pas. C'est la règle la plus difficile et la plus importante. Ne pas commenter au petit déjeuner. Ne pas dire « je suis content qu'on ait eu ce moment ». Ne pas transformer en événement ce qui était un abri. Commenter, c'est facturer après coup. Et la prochaine fois, elle ne descendra pas.


Le point aveugle


Il y a une condition à tout cela, et elle est redoutable.

On ne prête que ce que l'on a.

Si vous êtes vous-même au bord de votre propre fenêtre, votre présence ne calmera personne. Elle transmettra exactement ce que vous portez, parce que la neuroception de l'autre lit votre état réel, pas votre intention. Votre voix peut être douce et votre mâchoire serrée : c'est la mâchoire qui sera entendue.

C'est ici que je vois basculer beaucoup d'accompagnants, et c'est le plus injuste. Non pas par manque de compétence, mais par accumulation. Un adulte épuisé, qui n'a plus eu un dimanche à lui depuis des mois, qui porte les rendez-vous, les rapports, les crises et les silences, ne dispose plus de calme à prêter. Il fait alors ce qui reste : il tient. Et tenir n'est pas réguler.

La question professionnelle n'est donc jamais seulement « comment aider ce jeune à se réguler ». Elle est aussi, et parfois d'abord : qui régule les adultes qui régulent ?

Une maison est un système. Le calme y circule ou n'y circule pas. Il ne se décrète nulle part, il se fabrique quelque part, et si personne ne s'occupe de le fabriquer chez les adultes, il n'arrivera jamais jusqu'aux chambres du haut.


Ce qui reste


Vous n'avez pas besoin de connaître ces mots pour bien faire. Marc ne les connaît pas. Il a mis de l'eau à chauffer parce qu'une marche a craqué et qu'il ne voulait pas laisser quelqu'un seul dans le noir.

Mais connaître ces mots change deux choses.

La première, c'est que vous cesserez de vous en vouloir quand votre « ça va ? » se heurtera à un mur. Ce n'était pas de la mauvaise volonté en face. C'était une fenêtre trop étroite ce jour-là.

La seconde, c'est que vous saurez quoi faire à la place. Baisser la lumière. Vous asseoir loin. Ne rien demander. Laisser une tasse au milieu de la table.

Et attendre.


La scène est tirée de La Grande Maison, une fiction que je publie un jeudi matin sur deux dans ma newsletter. Les personnages sont inventés. Les situations, tous ceux qui accueillent des jeunes les reconnaîtront.

Le prochain épisode arrive le 20 août. Il y sera question d'une salle d'attente, d'un médecin qui ne s'exprime pas sur un diagnostic et d'une question que tout le monde évite. Sauf un.

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